Essai sur le poète et le sentiment
Dissertation : Essai sur le poète et le sentiment. Recherche parmi 302 000+ dissertationsPar Arie109 • 30 Mars 2025 • Dissertation • 2 285 Mots (10 Pages) • 9 Vues
Le Poète et le Sentiment.
La tradition philosophique, depuis la République de Platon, a assigné au poète une définition semblable à celle du prophète. En effet, le poète idéal, pas celui qui se contente simplement d’imiter le monde, est celui dont la production poétique procède d’une production divine. Son poème n’est rien d’autre qu’un message divin reçu d’un oracle. Le poète doit diriger les hommes et en a l’entière responsabilité. Cette figure divine que nous lui attribuons, aussi mystique soit-elle, n’est point anodine. En effet, si le poète ne reçoit pas littéralement les messages du ciel, laissons cela aux véritables prophètes, il reste, du moins, qu’il exerce une activité qui s’en rapproche : il recueille non pas un oracle mais un sentiment. Dans les deux cas la chose recueillie par l’homme le surpasse totalement, l’oracle est une parole du Tout-Puissant, incontestable et transcendante et le sentiment est quant à lui déraisonnable, incontrôlable, il est fatal à l’homme.
L’analogie avec le prophète est d’autant plus pertinente si nous observons ce qui se déroule ensuite. Que fera l’homme, point encore poète, avec ce lourd sentiment qu’il supporte durement ?
Dans la définition stricte du prophète, nous trouvons l’idée d’une interprétation du message divin. Son travail ne se résume donc pas à simplement recueillir la parole mais il a également la charge de l’interpréter et de le transmettre au commun des mortels.
Il y a donc ici l’idée d’un amoindrissement du message divin, l’interprétation étant annihilatrice de l’absoluité du message. Ce dernier n’existera chez les hommes, qu’en tant qu’il est une interprétation et donc une dérivation du réel message, celui prononcé par Dieu, l’absolu.
Dans une certaine mesure, le poète joue ce rôle. Tout d’abord il ressent l’absoluité d’un sentiment, quel qu’il soit. Mais il ne s’arrête pas là, sinon il ne serait qu’être (dans la mesure où tout être ressent). Le poète refuse d’être un homme qui se contente d’un sentiment puéril, celui qui s’échappe fugitivement. Il n’est pas non plus musicien : il n’a pas inventé un langage du sentiment, une langue du pur événement. Non, le poète est bien plus que ça.
Ce qui fait de lui un être supérieur c’est l’objet, tiré de son expérience presque prophétique, qu’il conçoit, j’ai nommé le poème.
Le poème est la rationalisation du sentiment par l’usage des mots. Il est en fait l’interprétation prophétique du poète.
Ce qui enjoint le poète à écrire le poème c’est précisément la charge trop importante que lui impose le sentiment. Je parle ici uniquement de l’expérience sensationnelle à son apogée, ce moment où nous avons l'impression que ce que nous ressentons, nous l'avons ressenti depuis toujours et toujours nous le ressentirons. Être face au lac à côté duquel vous avez aimé un être si cher qui est parti, est un sentiment trop absolu pour être contenu dans l’âme à un seul moment et pour si peu de temps. Retourner sur la tombe de sa fille chérie, partie bien trop tôt, devant un soleil levant, est une expérience sensationnelle trop importante pour n’habiter l’âme qu’un court instant. Nous le savons bien, leurs sentiments paroxysmiques les ont quittés dès lors qu’ils ont quitté leurs lieux, trop occupés tous deux à défendre la République.
Ces expériences émotionnelles sont assez rares, avouons-le, et quand elles surviennent, ne serait-ce qu’un court instant, ce sont par la suite les plus beaux poèmes qui sont écrits.
Pour ne point laisser se perdre le Sentiment, les deux hommes ont saisi leur plume et l’ont éternisée en rimes. Ils ont traduit en raison une déraison pure. Le poème témoigne donc d’une volonté de créer une altérité, un support sur lequel pourra reposer le sentiment, faisant ainsi la désabsolutisation du Sentiment. Autrefois l’homme était le sentiment, maintenant qu’il est poète, il le possède.
De même, le prophète interprète le message par devoir puisqu’il est trop absolu, trop lourd pour de simples hommes.
Le prophète cependant procède d’une interprétation raisonnable (issue de la raison) d’une chose purement de raison (l’ordre ou le commandement) et tout cela en vue de la raison, le but étant de diriger les hommes, il ne s’agit pas ici de sentiment.
Le poème quant à lui n’a pour finalité que le sentiment, la raison n’est qu’un outil pour y parvenir. Cela est paradoxal : le poète rationalise le sentiment, donc s’en éloigne mais cherche à s’en rapprocher par les mots.
Le poète est celui qui chérit le plus le sentiment puisqu’il est celui qui l’éternise par la raison dans le poème. Il ne l’a pas laissé s’échapper. Il n’a pas voulu vivre cet atroce moment où notre regard se lasse de la beauté de la chose, la laissant périr dans la banalité du mondain. Ce moment où la magie a soudainement disparu, laissant derrière elle un monde trivial où restent seuls l’homme et le monde sans sentiment pour les marier.
Seulement, dès lors que le poète fait usage de la raison, il a choisi son camp. Celui qui prône l’esprit et qui nie l’âme, celui pour qui le monde est un calcul mathématique. Le poète serait donc moins romantique que philosophe ?
La nature de la volonté créatrice du philosophe et du poète n’est pas la même. La sagesse que chérit le poète est le sentiment. Contrairement au philosophe qui recherche la sagesse pure.
Dans une certaine mesure le poète est un philosophe romantique. Né romantique il devient un philosophe dont l’objet de sagesse est ce qu’il était.
L’enjeu qui se joue ici est de savoir quel est le rapport véritable qu’entretiendra le poète avec le sentiment par le biais du poème. Le poème est essentiel étant donné que c’est son existence qui a bouleversé les rapports entre l’homme et le sentiment, rendant l’homme poète, le rendant philosophe.
Comme nous l’avons dit plus haut, le prophète et le poète procède en l’amoindrissement d’une absoluité, ce qui est un sacrifice. En revanche le poète, apparemment inoffensif, est bien plus meurtrier que le ́prophète envers l’absolu. Là où le prophète sert l’absolu en le relativisant pour les hommes, le poète assassine le sentiment absolu en choisissant son ennemi, la raison, par la création du poème. L’essence même du poème est l’ordre. C’est l’assemblage de mots en phrases formant des vers eux même structurés en strophes qui doivent se symétriser. Le poème est de
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